L'Orient - Le Jour du tac au tac

Le patrimoine architectural libanais est détruit dans l’indifférence la plus totale | 3 avril 2008

Depuis quelque temps, nous assistons à un boom immobilier sans précédent. Malheureusement, le développement du secteur de l’immoblier se fait au détriment du patrimoine architectural libanais, dans l’indifférence la plus totale. Presque tout le monde semble trouver normal que des joyaux de l’architecture libanaise tombent sous les coups des bulldozers pour être remplacés par des tours futuristes et informes, apparemment très à la mode. Tout le monde semble aussi trouver normal que Beyrouth perde son identité architecturale et devienne à l’image de Dubaï, une ville neuve sans âme ni passé. Paradoxalement, la destruction du patrimoine architectural libanais se produit au moment où la majorité parlementaire milite farouchement contre les campagnes menées pour altérer l’identité libanaise. L’anéantissement de notre patrimoine ne s’inscrit-il pas dans le cadre de cette campagne ? Ne mérite-t-il pas qu’on milite pour le préserver ? « Un peuple sans passé est un peuple sans avenir », avertit Mme Yvonne Sursock Cochrane qui tire la sonnette d’alarme. Y aura cependant quelqu’un pour répondre à l’appel qu’elle lance à travers L’Orient-Le Jour et réagir pour que cesse la destruction massive de la mémoire beyrouthine et libanaise ? La question se pose, d’autant que les organismes concernés par l’urbanisme sombrent dans un coma profond.

« Ce n’est pas tant le gouvernement Siniora, mais toute autorité souverainiste libanaise que la Syrie se refuse à reconnaître et ce n’est pas la seule majorité actuelle qui est fictive, illusoire, artificielle aux yeux de Damas, mais bien cette entité libanaise cruellement découpée par le colonialisme dans le grand corps syrien (ou, si l’on profère, le corps grandsyrien). Depuis trois quarts de siècle que cela dure, la question, toute la question, est là. Et il continuera d’en être ainsi hélas, aussi longtemps que Damas restera en mesure de manipuler impunément, à son profit exclusif, toutes ces contradictions libanaises que nous n’avons jamais pu, ou su, transcender » (éditorial de Issa Goraïeb, L’orient-Le Jour du mercredi 13 mars 2008).
Ces quelques lignes décrivent bien la cause et l’origine de la terrible et triste situation dans laquelle nous nous trouvons. Le démantèlement par les alliés de 1918 de l’empire ottoman et la désastreuse réorganisation des territoires par les accords Sykes Picot au bénéfice des puissances coloniales (…).

« Un peuple sans passé est un peuple sans avenir »

La lamentable situation dans laquelle se trouve le Liban est d’autant plus triste que le pays fut un des joyaux de la méditerranée. Dans ses écrits, Lamartine cite la colline de Mar Mitr comme étant le lieu où il entrevit le sens de l’Eden, du paradis. Que dirait-il s’il se trouvait aujourd’hui au même endroit ? Comment peut-on donc remédier à pareille catastrophe ? Probablement en ayant des municipalités dignes de ce nom, c’est-à-dire des organismes composés d’une structure pluridisciplinaire dans les villes de Beyrouth, de Tripoli et peut être même de Saïda. Cet organisme de quoi se compose-t-il ?
D’une dizaine de services, chacun équipé d’un personnel qualifié et spécialisé. Ainsi, le service juridique est composé de juristes spécialisés en problèmes urbains – le service géographique en personnel compétent dans le domaine écologique et météorologique – le service responsable du patrimoine devrait être équipé d’architectes et d’urbanistes et d’archéologues spécialisés dans ce domaine.
Il doit y avoir des équipes responsables des questions économiques, sociales et culturelles toutes supervisées par le conseil municipal – les municipalités des villages posant un autre problème. L’erreur initiale fut le plan Ecochard. Celui-ci aurait dû planifier le nord et le sud de Beyrouth et ne pas toucher à la ville ancienne, il aurait ainsi érigé deux nouvelles villes qui se seraient étendues au nord jusqu’à Jounieh et au sud jusqu’au Damour.
Voici le dernier en date des délits comme par des citoyens sans culture et sans sensibilité. Une rue qui avait une unité et une élégance remaquable. Point de palais mais des habitations dont les proportions et l’élégance des formes signalaient un peuple civilisé et raffiné. La rue Selim Bustros aujourd’hui éventrée dans l’indifférence générale. Pourquoi les étudiants ne se mobilisent donc pas pour sauver leurs villes et leurs villages ?

« Des villes graduellement transformées en enfer »


Une civilisation balayée par l’appât d’un gain lui-même destructeur de la poule aux œufs d’or des villes graduellement transformées en enfer. Or, peut-on logiquement évaluer les terrains de l’enfer ? Quelle sera donc à l’avenir la valeur des terrains de l’enfer ? Rares sont ceux qui aujourd’hui au Liban réalisent la pente irréversible dans laquelle glisse le peuple tout entier entraîné par la liberté sans entrave dont jouissent une poignée d’entrepreneurs apparemment sans culture, incapables d’ériger autre chose que de tristes tours anonymes sans mérite architectural.
Et dire qu’il y a encore des personnes aussi inconscientes et aveugles pour parler de tourisme. Alors que dans les revues touristiques des colonnes entières sont consacrées à la Syrie dont le patrimoine est de plus en plus protégé, le Liban est hélas absent des voyages culturels auxquels il aurait pu prétendre s’il n’avait pas détruit l’ensemble de ses richesses tant artistiques que naturelles : mers et côtes polluées, forêts dévastées, capital archéologique déjà détruit ou en voie de destruction. Baalbek notre seule pièce maîtresse visitée à partir de Damas.
Triste bilan à l’adresse d’un peuple dont les qualitésd’hospitalité, de générosité étaient légendaires et qui avait développé tant en montagne que sur la côte un art de vivrre fait de bon sens de douceur et de convivialité ainsi que d’appréciation de la nature (à Beyrouth même les habitations les plus modestes avaient un petit espace où poussait une plante odorante.
Il faudrait une réorientation des mentalités et une restructuration de notre système politique et municipal si l’on envisage vraiment un avenir civilisé au Liban. Nos municipalités doivent donc évoluer d’un état embryonnaire à celui d’une structure digne d’un État qui se dit civilisé. Notre ministère de l’environnement doit sortir de sa léthargie et notre service d’urbanisme devrait être étoffé de personnes compétentes et honnêtes travaillant en étroite coopération avec les municipalités.

Yvonne Sursock Cochrane


6 commentaires »

  1. Je suis catalan, de Barcelona, et pour moi c’est étonnant voir comme on laisse détruire la ville sans rien faire pour préserver le patrimoine culturel. Après les années de guerre, maintenant on doit faire un effort pour arranger les choses, mais pas pour tout détruire!

    Blog Choses de Beirut

    Commentaire par ferrancanet — 7 avril 2008 @ 4:31

  2. Tout a fait. Malheureusement, tous les politiciens ont actuellement d’autres priorites que celles de preserver le pays…

    Commentaire par leliaamezher — 8 avril 2008 @ 9:50

  3. et quels sont leurs priorités…?

    Commentaire par ferrancanet — 9 avril 2008 @ 10:54

  4. La politique politicienne sterile, surement

    Commentaire par leliaamezher — 9 avril 2008 @ 11:38

  5. Un groupe d’architectes a proposé une loi pour protéger les vieilles demeures en donnant la possibilité à ses propriétaires de vendre la différence du coefficient de construction de son terrain à un autre promoteur voisin. Ce projet de loi est resté dans un tiroir. Il faudrait créer des lobbies d’influence pour sensibiliser les députés au problème environmental. Mais il faudrait d’abord que le Parlement ouvre ses portes pour pouvoir légiférer.

    Commentaire par nayladefreige — 9 avril 2008 @ 12:55

  6. peut être quelqu’un est en train de profiter la « situation » (toujours la « situation »!) pour faire de l’argent…(?)

    Commentaire par ferrancanet — 10 avril 2008 @ 9:57


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