L'Orient - Le Jour du tac au tac

Delenda Carthago | 10 juin 2008

Si « la guerre, c’est une chose bien trop grave pour la confier à des militaires », qu’en est-il donc de la politique ? Car c’est un sacré pavé israélien dans une mare déjà passablement fangeuse que vient de lancer Shaul Mofaz en annonçant une opération d’envergure contre l’Iran, une nation dont le président menace à tout moment de rayer l’État hébreu de la carte du Proche-Orient. Le numéro deux de l’actuel gouvernement et ministre des Transports, relève, faussement inquiet, un analyste, est responsable du dialogue stratégique avec les États-Unis. Ses déclarations, survenant au lendemain de la visite à Washington d’Ehud Olmert, pourraient signifier que George W. Bush a donné son feu vert à une attaque, d’autant plus que celle-ci ne pourrait être déclenchée sans un appui US. Ce qui octroierait à l’intéressé – initiative lourde de conséquences – le douteux privilège d’avoir révélé le secret militaire le mieux gardé de l’année.
La presse, elle, s’en donne à cœur joie depuis quarante-huit heures. Extraits : « Débiter des bêtises sur “comment on va vous tomber dessus et vous détruire”, cela ne fait ni chaud ni froid aux responsables de la République islamique, mais ça rend les marchés pétroliers complètement fous. Et qui en profite ? Téhéran justement » (un bond de onze dollars par baril, en une matinée, on avouera que nul n’a jamais fait mieux). « Tout d’un coup, c’est Mahmoud Ahmadinejad qui passe pour une victime et son pays qui se retrouve sur la défensive face à des juifs qui auraient perdu la boule. » Les titres des journaux sont encore plus impitoyables : « Grande gueule », « Boomerang » ou encore, terriblement explicite : « Booooo ! ». Cinglant, l’éditorialiste du Haaretz, Zvi Bar’el, rappelle: « N’est-ce pas ce même général qui s’est souvenu, un peu tard, que rester au Liban ne servait à rien, que la guerre contre les Palestiniens n’était pas exactement une promenade de santé ? Et puis, n’est-ce pas que sa stratégie face à l’intifada 2, en tant que ministre de la Défense et chef d’état-major, pourrait difficilement être qualifiée d’impressionnante ? »
Arrêtons là l’énumération des griefs des médias et voyons plutôt ce qui, soudain, a poussé cet homme à jouer des coudes pour se propulser aux premières lignes, loin devant ses collègues boutefeux tout comme lui. Membre d’un cabinet qui bat dangereusement de l’aile depuis que son chef se débat dans les sables mouvants de scandales à répétition, il se révèle tel qu’en lui-même il n’a jamais cessé d’être : un politicien aux dents longues, prêt à tout pour coiffer au poteau cette Tzipi Livni que tous les sondages donnent comme la future Golda Meir. Et pour cela, il lui faut jouer la carte de l’extrémisme, ce qui lui permettrait, croit-il, de réussir un beau doublé : prendre la tête d’un Kadima orphelin de père depuis le coma d’Ariel Sharon et dans le même temps prendre à son propre jeu un Benjamin Netanyahu qui adore jouer les ogres croqueurs de marmots palestiniens. Maintenant que le transfuge du Likoud – qu’il a quitté en 2005 – a défini le prochain objectif de l’armée, il lui reste à batailler pour concrétiser sa menace, une tâche extrêmement délicate, sinon impossible. Les stratèges en chambre, pour leur part, ont déjà défini les difficultés. Il y a d’abord l’éloignement qui pose moult problèmes dont celui du ravitaillement. Il y a ensuite le rôle qui échoirait aux USA, sans lesquels la mission ne pourra pas être menée à bien. Il y a aussi, sur le terrain, le nombre (près d’une centaine), de même que la dispersion des sites nucléaires et le fait qu’ils sont profondément enfouis sous terre. Enfin, et c’est là le plus inquiétant pour l’assaillant, la riposte pourrait se révéler foudroyante, s’effectuer en plus d’une direction, enfin prendre la forme d’actions terroristes à la portée incalculable. Sans parler d’une nouvelle envolée du pétrole vers des cimes inégalées à ce jour.
On n’en est pas là, pas encore heureusement. Car Tel-Aviv s’est fait une spécialité, ces derniers temps, de multiplier les pains sur la planche sous forme de projets inachevés : un processus de paix avec les Palestiniens en souffrance, des négociations à venir avec la Syrie pour peu que les Turcs continuent de vouloir jouer les messieurs bons offices, une incursion à Gaza tous les matins donnée pour imminente, un encombrant dossier nucléaire avec Téhéran… C’est dire combien a pu être appréciée la balourdise de l’ex-général, lequel n’est motivé, a affirmé sa porte-parole Talia Somech, que par ses quarante années d’engagement en faveur de la sécurité nationale.
Avec un homme aussi soucieux de leur tranquillité, les Israéliens n’ont qu’à bien se tenir.

« Il faut détruire Carthage », ainsi que se plaisait à répéter Caton l’Ancien à la fin de chacun de ses discours.

Christian Merville


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