L'Orient - Le Jour du tac au tac

Pour empêcher la montée aux extrêmes (extraits) | 23 juin 2008

Carl von Clausewitz. Le général prussien est surtout connu pour son essai intitulé De la guerre, mais l’anthropologue René Girard lui a consacré, l’an dernier, un ouvrage extraordinaire intitulé Achever Clausewitz.
Selon Clausewitz, la guerre est un acte de violence et il n’y a pas de limite à la manifestation de la violence. Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes. La guerre est donc un duel, où chacun doit imiter l’autre dans la course aux extrêmes pour pouvoir établir un contrepoids à l’adversaire et tracer des limites.
René Girard reprend l’analyse de Clausewitz en développant cet aspect de course mimétique entre les deux adversaires, génératrice de la violence. Dans cette perspective, l’anthropologue français n’est pas sans entrevoir une accélération de l’histoire, due à cette volonté d’imitation à l’échelle globale qui génère la violence et n’est pas sans prévoir la fin du monde. Pour lui, Clausewitz a eu une intuition en écrivant son ouvrage à la suite des guerres napoléoniennes. Il a entrevu la fin du monde. Et, à son tour, Girard n’est pas sans mettre en garde contre la montée de la violence à tous les niveaux, que l’homme pourrait pourtant empêcher, qu’il choisit pourtant de générer, et qui pourrait précipiter la fin de l’humanité. Entre les discours eschatologiques d’Ahmadinejad sur le retour prochain du Mahdi dans le cadre de l’Armaguédon, les correspondances invisibles de George W. Bush avec Dieu, et le réchauffement climatique, on ne peut pas dire qu’il se trompe particulièrement.
Selon Clausewitz, le concept de guerre n’apparaît pas proprement dans l’attaque, car celle-ci n’a pas tant pour objectif absolu le combat que la prise de possession de quelque chose. La guerre n’apparaît qu’avec la défense, car celle-ci a pour objectif direct le combat, parer et combattre n’étant qu’une seule et même chose. C’est donc le défenseur qui a seul le pouvoir de transformer l’attaque en guerre, à travers la riposte et son ampleur. C’est lui aussi qui provoque la montée aux extrêmes en répondant à la violence par la violence, dans le cadre de cet effet mimétique mis en relief par René Girard et qui engendre le chaos.
(…) selon Clausewitz, l’action réciproque provoque et diffère à la fois la montée aux extrêmes. C’est-à-dire que la réaction du défenseur peut, par imitation de l’attaquant, entraîner les deux parties dans un cycle ininterrompu de violence, provoquer cette violence. Tout comme elle peut différer cette violence, si le défenseur décide de ne pas contre-attaquer, de réfléchir, d’étudier la situation, de temporiser.
(…) Or c’est justement ce point qui nous intéresse en particulier. Le Hezbollah est ce qu’il est : un parti guerrier, une société martiale embrigadée en fonction de slogans sectaires par un parti théocratique. Contre-attaquer, dans la logique du défenseur, et dans l’esprit mimétique, signifie faire comme le Hezbollah, devenir l’égal du Hezbollah. Dans la pratique, cela veut dire entrer dans une course effrénée, diabolique et destructrice pour acquérir le plus d’armes possible, non pas pour la dissuasion, mais pour les combats de rue, et mobiliser les masses sur des bases confessionnelles, à travers une surenchère islamiste.
Or le Courant du futur ne peut pas se laisser entraîner dans cette aventure. Il ne peut pas se lancer dans une course au mimétisme avec le Hezbollah. Il ne doit pas le faire. Entrer dans cette logique de visites des mosquées tous les vendredis ne lui permettra pas de remporter sa bataille. Au contraire, cela ne fera que précipiter le pays dans une guerre, et, au final, provoquer la destruction totale du pays du Cèdre. Si le Courant du futur choisit cette option, il ne tardera d’ailleurs pas à perdre sa fonction latente, celle qui en fait encore un espace de modération au sein de la rue sunnite. Le résultat ultime sera donc le renforcement des islamistes salafistes benladenistes, qui ne rêvent que d’une seule chose : transformer le Liban en une terre de jihad à l’image de l’ensemble du monde arabe. Le mimétisme aura donc triomphé, les salafistes du Hezb el-Tahrir et autres pourront contre-attaquer et venger l’humiliation ressentie par la rue sunnite à la prise de Beyrouth, mais il sera trop tard. Tout le monde aura perdu.
La seule véritable victoire que Saad Hariri peut remporter en tant que défenseur, face au Hezbollah, c’est d’empêcher la guerre déclenchée par le parti d’obédience iranienne, en endiguant la poussée salafiste. Comment ? Le seul moyen est de renouer avec une politique sociale et économique, loin de la mobilisation sectaire qui ne peut qu’accélérer sa propre chute. Ces visites dans les mosquées de la capitale, tous les vendredis, peuvent servir dans un premier temps, il est vrai, à absorber le choc ressenti par la rue. Mais, à long terme, le processus ne peut que s’avérer contre-productif. Il lui faudra donc renouer avec ce qui a fait la spécificité du courant haririste. Il devra, à l’image de son père, construire des écoles dans le cadre d’une infrastructure sociale, aider des jeunes à étudier en distribuant des bourses ; non pas dans un but clientéliste, mais pour combattre la tumeur extrémiste qui risque de métastaser au sein de sa communauté.
Ce n’est qu’ainsi que le Courant du futur, s’il le veut réellement, peut triompher et prendre sa revanche sur le Hezbollah : par un projet de paix et de développement centré sur la culture des institutions et de l’État, loin de la violence et des armes, en étant aux antipodes de ce qu’est le parti chiite, en menant une guerre pour triompher de la guerre, en empêchant la montée aux extrêmes.
Mais pour cela, Saad Hariri doit d’abord commencer à triompher de lui-même.

Michel Hajji-Georgiou


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