L'Orient - Le Jour du tac au tac

Le pourpre et le noir | 25 juin 2008

Il faut bien se l’avouer, les Libanais ne sont pas exactement des anges. Pas bien méchants, certes, et même bourrés de qualités humaines, mais turbulents et même anarchiques, rebelles à toute autorité, réfractaires à tout règlement, incroyablement dénués d’esprit civique. Et c’est sans doute parce qu’ils ne sont pas des anges que les Libanais doivent aussi souvent mettre à contribution leurs intermédiaires avec le Ciel – les chefs religieux – pour qu’ils s’emploient à réparer tout le gâchis causé par les responsables politiques.

À plus d’un titre, le sommet spirituel d’hier aura revêtu valeur de symbole. Car, d’une part, et qu’on le veuille ou non, que l’on soit indécrottablement traditionaliste ou adepte de la laïcité, tout ce chatoiement de pourpre et de noir qui se pressait au palais présidentiel de Baabda, tout ce déploiement de turbans et de soutanes sont la fidèle illustration du tissu sociodémographique absolument unique qui est celui de notre pays : un tissu à la trame aussi fragile que serrée et où le moindre accroc peut tourner à la déchirure.

Que d’autre part, et pour la première fois dans les annales, ce sommet religieux ait eu pour cadre le palais de Baabda est le bienvenu, et même deux fois plutôt qu’une. Toute occasion est bonne en effet de repeupler ce site tombé en décrépitude, de redonner lustre et consistance à cette présidence de la République dévolue à une communauté maronite passablement marginalisée ces dernières années. Et qui observe avec inquiétude l’exode massif des chrétiens d’Irak, la lente mais régulière émigration de ceux de Jérusalem et Bethléem, les tracasseries visant régulièrement les coptes d’Égypte : toutes tragédies qui ont probablement pesé sur la décision historique du pape Benoît XVI de faire célébrer sur son sol natal, et non en terre vaticane, la béatification, dimanche dernier, du père Yaacoub.

On n’oubliera pas pour autant, bien sûr, que la présidence n’acquiert sa pleine envergure que lorsqu’elle se pose – et s’affirme – en rassembleur des citoyens, en garant effectif de la Constitution. Qu’en serait-il alors quand ladite et heureuse occasion est celle d’une réunion de sages prêchant la mesure et la concorde ? Et quand ces saintes recommandations s’adressent non pas tant à vous et à moi qu’aux chefs politiques appelés à engager bientôt, en ces mêmes lieux, un laborieux dialogue national ?

C’est dire que pour le meilleur comme pour le pire, on serait bien en peine, dans notre pays, de rendre équitablement leur dû à César et à Dieu. Le meilleur, on en a eu un beau spécimen hier, avec ce communiqué islamo-chrétien répudiant la violence politique et appelant toutes les forces vives à soutenir le programme de réconciliation et de redressement du président Michel Sleiman. Des exemples plus frappants encore émaillent le passé récent : l’imam Moussa Sadr, le mufti Hassan Khaled et cheikh Sobhi Saleh ont payé de leur vie leur attachement à une certaine idée du Liban ; et ce n’est pas sans d’énormes risques personnels que le patriarche Nasrallah Sfeir a brandi l’étendard de la révolte contre l’occupation syrienne.

Le pire, en revanche, c’est quand on prétend enfermer dans une même entité Dieu et César, et que c’est l’autorité religieuse qui prétend absorber la politique. C’est quand le chef d’une organisation armée se trouve être aussi une haute instance religieuse et que ladite organisation se mue, sous prétexte de résistance à Israël, en inacceptable outil de conquête politique. C’est enfin quand, à la dépendance financière et en armements, vient s’ajouter le plus grave, c’est-à-dire l’obédience, tant politique qu’idéologique, à une théocratie étrangère soucieuse seulement d’exporter aux quatre vents sa révolution islamique et qui ne tient aucun compte de la texture particulière du Liban.

Le fusil ne sied pas au langage de paix et de concorde domestiques. À preuve qu’il n’y avait aucun fusil caché dans les replis des longues robes réunies hier à Baabda.

Issa Goraieb


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